62. BILAN DE PROMÉTHÉE
La salle se rallume.
— Eh bien ça bouge, n’est-ce pas ? dit Prométhée. C’est ce qu’il y a de formidable dans le grand Souffle de l’Histoire, plus on avance plus ça accélère.
Il ne veut pas perdre de temps et décide de nous dévoiler le classement.
— Premier : Raoul avec son peuple des aigles. C’est lui qui gère l’empire le plus fort et le plus dynamique. Bravo. Deuxième : Georges Méliès avec son peuple des tigres. Un empire solide, raffiné, bien maîtrisé. Du travail d’orfèvre assurément. Enfin, troisième…
Il laisse un instant planer le suspense.
Marie Curie. Son peuple des hommes-iguanes a trouvé un équilibre et un style vraiment originaux. Ils ont une médecine efficace, un début de connaissance des croisements génétiques végétaux, ils ont un art particulier, une science basée sur l’observation des étoiles. C’est très joli tout cela. Il n’y a pas de métallurgie, mais ce n’est qu’un petit manque qui devrait être rapidement comblé. Les hommes-dauphins devraient les instruire rapidement, n’est-ce pas ?
Un peu sonné, j’approuve de la tête. Après tout je n’ai pour l’instant que très peu de contacts avec cette élève.
Prométhée poursuit :
— Quatrième : Mata Hari. Elle ne souffre d’aucune menace sérieuse sur ses frontières et elle a développé une flotte légère utilisant la voile et les rames. Son contact avec les explorateurs dauphins lui a permis d’améliorer sa connaissance des cartes et de la métallurgie. Pas mal du tout.
Zut, je n’ai pas regardé ce que manigançaient mes hommes-dauphins au nord de la planète. Ainsi il y a eu une alliance de mes mortels avec ceux de Mata Hari sans même que j’en prenne conscience.
C’est cela le problème des peuples dispersés, on ne sait plus où les suivre. Je ne peux, d’un autre côté, me focaliser sur un pays tout entier où ne se trouvent qu’une vingtaine de mes hommes-dauphins. Ce n’est plus de la dispersion, c’est du… tourisme.
Prométhée s’apprête à poursuivre et je m’attends à figurer parmi les derniers, voire le dernier, mais à ma grande surprise je me retrouve en douzième position.
— Michael Pinson, je crois que vous pouvez remercier Marie Curie et Mata Hari, dit le Maître auxiliaire. Sauvé par les femmes hein ?
Je baisse les yeux, un peu intimidé par ce genre d’assertion.
— Je vous ai bien noté car vous êtes allié, donc à moitié impliqué, dans leur réussite. Vous entrez même un peu dans celle des hommes-aigles.
Raoul approuve du menton.
— Mais ce n’est pas tout, j’admire quelque chose chez vous…, poursuit le Maître dieu auxiliaire.
Il me fixe étrangement.
— Vous ne vous résignez pas.
Ce compliment troublant, venant de la part de ce Titan à la terrible histoire, me touche.
Prométhée s’approche de moi, alors que toute la classe braque les yeux dans ma direction. Je crois que cette douzième place n’est peut-être pas un cadeau.
— Vous leur avez donné le goût de ne pas abandonner leurs valeurs de liberté et c’est cela qui importe. Ça me rappelle un camarade d’école, dit Prométhée.
Il s’approche et vient s’asseoir carrément sur mon bureau.
— Nous devions avoir 13 ans. Une bande de racketteurs faisait régner sa loi dans mon école.
J’essaie d’imaginer des racketteurs grecs de l’Antiquité.
— Ils obligeaient tous les enfants à leur donner de l’argent sous la menace de leurs couteaux. Et les professeurs laissaient faire car ils avaient peur eux aussi de ces voyous. Et puis un jour un nouvel élève est arrivé. Dès qu’il a franchi le seuil de notre établissement, les racketteurs lui ont demandé de l’argent, il a refusé et il s’est battu. Il s’est fait casser la figure et même balafrer. Et ils lui ont bien sûr volé tout son argent. Jusque-là rien que de très normal. Cependant la deuxième fois que ces petits voyous ont voulu le racketter, ils s’attendaient à ce qu’il cède tout de suite en souvenir de la fois précédente. Or le petit nouveau s’est défendu avec la même hargne. Et… il s’est fait casser la figure et voler exactement de la même manière. La troisième, puis la quatrième fois aussi. À chaque rencontre avec les racketteurs le petit nouveau se faisait démolir. Cela en devenait insupportable pour tous. Je suis allé le voir. Je lui ai demandé : « Pourquoi te bats-tu alors que tu sais comment ça va finir ? Ils sont plus nombreux et plus forts que toi, tu n’as aucune chance. » Et vous savez ce qu’il m’a répondu ? « Pour qu’ils sachent que ce ne sera jamais facile. » À cet instant je l’ai admiré. Et j’ai compris que ce type malingre avec son œil au beurre noir et sa grande balafre au visage montrait une voie. Même si c’est fichu d’avance, on se bat quand même pour que les oppresseurs n’obtiennent rien facilement. D’ailleurs ils ont fini par s’acharner sur des proies plus « confortables ». Par fainéantise. Le petit nouveau l’a payé cher, mais à la longue il a gagné sa « liberté » et surtout notre respect. Alors j’ai opté pour le même choix. Ne pas céder facilement. Les racketteurs m’ont volé mon argent mais je me suis mis à me défendre. J’ai perdu, mais je souriais car j’avais compris sa leçon. « Pour qu’ils sachent, même s’ils gagnent, que ce ne sera pas facile. » Chaque fois, je parvenais à décocher un coup de pied ou de poing avant de me faire submerger par leur nombre. Et comme les autres enfants ont constaté que du coup ils s’occupaient moins de moi, ils m’ont imité. Cela a été long, nous ne savions pas nous battre, nous n’avions pas de couteaux, il y a même eu des blessés dans nos rangs, mais à la longue les racketteurs se sont fatigués, et ils nous ont laissés tranquilles…
Un long silence suit son anecdote.
Je sens un goût étrange au fond de ma gorge. C’était donc ça. Prométhée a exprimé ce que je ressentais sans pouvoir l’exprimer. Il faut serrer les dents, tenir malgré tout, ne pas se résigner. Je perdrai très longtemps, mais à la longue tous les dictateurs et les despotes opprimant mon peuple se fatigueront. Puis ils disparaîtront.
Par contre, il y aura toujours quelque part sur Terre 18 un de mes hommes-dauphins qui essaiera de garder la tête haute, même dans les pires circonstances.
— C’est le sens de mon cours : la révolte. On imagine toujours la révolte comme la masse du peuple qui se révolte contre le château où se calfeutrent le tyran et sa milice, mais par moments les révoltés sont minoritaires et la masse du peuple est liée au tyran pour les écraser. On l’oublie. Et puis, vous le savez, vous êtes le seul à prôner pour Terre 18 la suppression de l’esclavage, alors forcément je ne peux que vous encourager à serrer les dents. Cela ne sera pas facile. Dès qu’il y aura un pouvoir ambitionnant le totalitarisme, il s’en prendra à vous…
Mata Hari se lève alors et applaudit.
Suit Marie Curie. Raoul se lève aussi. Puis Jean de La Fontaine, Méliès, Édith Piaf, Gustave Eiffel, Erik Satie. Ma bande mais pas seulement ma bande. De plus en plus d’élèves applaudissent, puis pratiquement toute la classe. Cette fois, c’est trop fort, je pense à tout ce que mes hommes ont enduré, tout ce qu’ils ont payé pour prix de leur lutte contre l’esclavage, l’ingratitude des hommes-scarabées, celle des hommes-lions.
Le goût bizarre au fond de ma gorge se transforme en larmes amères. Il ne faut pas que je pleure, même si l’émotion est forte. Ils ne sont pas contre moi, ce sont les circonstances du jeu qui font que j’ai, par moments, cette impression. Ce n’est qu’un jeu. Mon peuple n’en est qu’un parmi des dizaines d’autres. Je ne suis qu’un joueur qui essaie de ne pas perdre trop vite.
Les applaudissements se maintiennent.
Ils savent que j’en ai besoin. Ils me nourrissent. Une larme coule, que je récupère rapidement, et je fais un geste signalant que je ne mérite pas ça. Puis le mouvement se calme, et tout continue, comme si de rien n’était.
Prométhée reprend la liste et cite les derniers :
— Dernier : Clemenceau avec son peuple des cerfs, qui de toute façon a été envahi par les aigles.
Clemenceau, avec sa grande moustache, se lève, très digne.
— Messieurs, dit-il, quand le moment est venu il faut savoir se soumettre ou se démettre. J’ai pris énormément de plaisir à jouer avec vous, et je vous souhaite à tous, autant que vous êtes, la plus belle partie de divinité possible. Quant à toi, Raoul, bravo, tu m’as eu parce que tu as vraiment été le meilleur sur cette partie. J’aime beaucoup ta civilisation des aigles, elle a beaucoup de classe.
Enfin un élève qui sort du jeu avec panache.
Un centaure vient le chercher. Prométhée fait signe qu’il n’est pas nécessaire de le ceinturer.
Puis il cite encore deux autres noms de dieux anonymes dont je n’avais même pas suivi les aventures. Les hommes-hannetons dirigés par un certain Jean-Paul Lowendal. Ce peuple avait des rituels d’accouplement qui encourageaient les gens de même classe à se retrouver. Résultat, beaucoup de maladies consanguines avaient fini par miner sa population qui s’était éteinte dès la première invasion des aigles. Et puis les hommes-marmottes, un peuple montagnard isolé qui vivait sous la houlette d’une certaine Sandrine Maréchal. Ce dernier peuple présentait une particularité étonnante, celle de vivre dans le culte du sommeil. En hiver ils étaient pratiquement en état d’hibernation. Plus on pouvait dormir longtemps, plus on était estimé dans son pays. Le problème était qu’ils avaient pris un retard considérable au niveau économique et militaire. D’où leur chute dès l’arrivée, là encore, des aigles. Ces derniers fonctionnant finalement comme des nettoyeurs de peuples en difficulté.
Décompte : 76 - 3 = 73
Prométhée revient vers moi et me chuchote à l’oreille :
— Certains disent ici que vous êtes « celui qu’on attend », est-ce vrai ?
— Je n’en sais rien, bafouillé-je. Je suis moi. Je ne sais pas qui vous attendez.
Puis il parle plus fort pour donner le change :
— Michael, je vous ai bien noté mais j’espère que vous êtes conscient de votre situation. Vous vivotez, vous vous débattez, vous fuyez… vous ne régnez pas.
— Je fais ce que je peux, monsieur.
— Je vous ai appris la révolte il me semble. Pensez à Spartacus.
— Justement, j’y pense tellement que je me doute que si je refaisais le même coup cela donnerait exactement le même résultat.
Prométhée sourit.
— Touché. C’est vrai qu’il faut pas mal de savoir-faire pour réussir une révolte d’esclaves dans un empire militaire tel celui des hommes-aigles.
Il prend un air mystérieux puis énonce :
— Ce que vous ne savez peut-être pas… c’est que cela s’est déjà produit.
Prométhée m’invite à venir voir Terre 18, et je découvre en effet qu’un de mes gladiateurs dauphins a spontanément, sans même que j’aie pu l’aider, lancé une révolte d’esclaves !
J’oubliais que mes mortels font aussi des choses sans moi. Si, au lieu de me focaliser sur l’accueil des miens par Marie Curie, j’avais observé un peu mieux les alentours, j’aurais pu repérer « mon » Spartacus en action et l’aider par la foudre et par les rêves. Trop tard.
— C’est dommage, monsieur Pinson, vous avez de bonnes cartes et on dirait que vous ne les jouez pas. Qu’est-ce qui vous retient ?
— Tout va bien, monsieur, c’est mon style personnel de jeu.
— Je serais étonné que ce style soit réellement volontaire. De toute façon, vous ne tiendrez pas longtemps ainsi.
— Je ferai de mon mieux.
— Eh bien, si j’ai un conseil à vous donner : arrêtez de subir, foncez. Car je ne suis pas sûr que les autres Maîtres dieux soient aussi sensibles que moi à la « non-résignation ».
Il a raison. J’ai échoué avec mon roi innovateur, j’ai échoué avec mon général fougueux, j’ai échoué avec mon gladiateur révolté ; il faut que j’invente quelque chose d’autre… Prendre comme leader de ma prochaine révolution un homme issu du peuple, par exemple. Un simple artisan. Un potier, ou un tisserand, ou un menuisier.
— Bon, dit Prométhée, vous allez bénéficier de deux jours de détente pour vous reposer et réfléchir à votre stratégie des prochaines parties de jeu d’Y. Deux jours de détente. Profitez-en, amusez-vous. Je pense que pour beaucoup cette première session a été éprouvante.
Eprouvante ?… Quel doux euphémisme.
— Maître, dit Voltaire, pendant deux jours nos peuples vont évoluer sans nous, cela signifie que nous risquons quand même de les retrouver dans un état de décomposition avancée…
Rumeur d’approbation dans la classe.
— Ne vous inquiétez pas, Chronos, le dieu du Temps, va en modifier le rythme. Si bien que durant ce week-end ce ne seront pas des siècles mais tout au plus des décennies qui s’écouleront…
Nous sommes moyennement rassurés.
— Cependant, pour clôturer les cours des Maîtres auxiliaires, je vous demanderai encore un petit exercice. Vous avez tous en tête un monde idéal vers lequel tend votre peuple. Vous ne pouvez plus à ce stade du jeu avancer en ne faisant que régler les problèmes au fur et à mesure qu’ils apparaissent. Sinon vous en resterez au stade de la survie et de l’improvisation. Ce que je vous demande, c’est d’imaginer un monde idéal pour vos humains. Vous allez inscrire sur un papier votre nouvelle utopie. Ainsi, au final de la partie, nous verrons si vous vous êtes donné les moyens d’aller dans cette direction.
— Nous l’avons déjà fait avec Aphrodite, rappelle Simone Signoret.
— Je sais. Mais le jeu a évolué et vous aussi. C’est comme dans un phare, en gravissant la spirale de l’escalier vous apercevez par la fenêtre le même paysage mais de plus haut. Du coup votre analyse doit changer.
Il distribue papiers et stylos. Je réfléchis. J’avais noté la dernière fois comme utopie « un monde de paix désarmé ». J’ai pu voir que le désarmement donnait un avantage à ceux qui trichaient. Et il y aura toujours des tricheurs. Donc ce n’est pas la solution…
Je note : « Mon utopie : créer une humanité libérée de la peur. »